Ce que je n’ai pas dit à l’hôpital mais que j’aurais aimé hurler
Ce texte fait suite à mon premier texte sur le jour où j’ai failli mourir suite à mon IVG. Il parle d’une soirée à l’hôpital. D’une femme mal prise en charge après un avortement. D’une hémorragie qu’on a mis du temps à prendre au sérieux. Il parle surtout de tout ce que j’aurais voulu crier et que je n’ai pas pu dire. Si tu cherches quelqu’un qui a vécu quelque chose de similaire — tu es au bon endroit.
À un moment, je me suis retrouvée au plafond.
Pas métaphoriquement. Enfin si — mais c’était tellement réel que je ne faisais plus la différence. Je regardais la scène d’en haut. Mon corps là-bas, debout appuyé contre le mur, plus tard sur cette chaise roulante, ce brancard — je ne sais plus dans quel ordre. Et moi quelque part ailleurs, à observer. Comme si me dissocier de ce qui se passait était la seule façon que mon cerveau avait trouvée pour continuer à fonctionner.
Je me vidais de mon sang depuis des heures.
Ce que personne ne savait ce jour-là — ce que je n’ai pas dit, pas su dire, pas osé dire — c’est que j’arrivais déjà à moitié cassée.
Quelques semaines plus tôt, je m’étais séparée (enfin), j’avais avorté aussi. Et j’étais encore en plein dedans. Dans cette zone floue et douloureuse où on n’a pas encore accepté, où on se déteste un peu, où on se demande si on a le droit de souffrir de quelque chose qu’on a choisi. J’avais honte. Une honte sourde, collée à la peau, qui fait qu’on se fait toute petite. Qui fait qu’on ne demande pas. Qui fait qu’on tient.
Tenir. C’est ce que je sais faire depuis toujours.
Alors quand l’ambulance est arrivée, j’ai marché jusqu’à elle. Je ne sentais plus mes jambes. Je me sentais partir. Mais j’ai marché. Parce que c’est ce qu’on fait quand on est comme moi — on n’attend pas qu’on vienne nous chercher, on avance, on gère, on ne fait pas de vague. Mon anxiété, mon TSA, tout ce que je portais déjà — ça ne m’a pas aidée à crier ce qui se passait. Ça m’a aidée à disparaître.
L’ambulancier a dit, en arrivant aux urgences, que j’étais là pour une soi-disant hémorragie.
Je me souviens de ce mot. Soi-disant. Lancé comme ça, devant moi, à un collègue, comme si je n’étais pas là. Ou comme si ça n’avait pas d’importance que je sois là.
J’avais avorté quelques semaines plus tôt. J’étais sous antidépresseurs, sous médicaments pour un stress post-traumatique. Et je pense — j’en suis sûre — que tout ça a construit quelque chose dans leurs têtes avant même qu’ils me regardent vraiment. Elle a avorté, elle saigne, c’est normal, elle n’a pas à se plaindre. Elle est sous psychotropes, elle est anxieuse, elle exagère peut-être. Elle a ce dossier-là, donc elle est ce type de femme-là. Quelle violence ! Rien que de réécrire tout ça…..
Ils ne m’ont pas vue. Ils ont vu mon dossier.
Et pendant ce temps, moi, je traversais l’hôpital. Seule. Debout. En me vidant. On m’a envoyée en gynécologie. Puis on m’a renvoyée aux urgences. Puis encore ailleurs. Seule, à chaque fois. Debout dans des couloirs à attendre, comme si je venais pour rien, comme si mon corps qui lâchait n’était pas une urgence suffisante. Je me souviens d’avoir pensé — ou peut-être senti, parce que penser c’était déjà trop — que j’étais rien. Que je comptais pour rien. Que si je tombais là, dans ce couloir, peut-être que personne ne s’en rendrait compte tout de suite.
J’aurais voulu les engueuler. Franchement, sans retenue, comme je n’ai jamais su le faire. Leur dire que c’est inhumain — le mot exact, inhumain — de laisser quelqu’un parcourir seule un hôpital entier alors qu’elle se vide de son sang. Que c’est inhumain de la planter dans un couloir à attendre comme si elle venait pour une égratignure. Que avorter ce n’est pas facile, que ce ne l’est jamais, et qu’on n’a pas à être punie pour ça en plus. Que leurs regards, leurs mots, ce soi-disant craché à voix haute — c’était de la violence. Que moi j’étais là, réelle, vivante, en train de partir, et que j’avais le droit d’être soignée comme n’importe qui d’autre.
Mais j’étais faible. Et honteuse. Et j’ai fait ce que je sais faire — j’ai acquiescé. J’ai attendu.
Voilà ce que j’aurais voulu hurler :
Hé! Je suis là! Regardez-moi! Aidez-moi! Ne me laissez pas seule! J’ai peur! Ça n’a pas été facile d’avorter! Je ne mérite pas ça! Ce n’est pas normal ce que vous me faites! Je dis la vérité!
Et puis il y a eu cet homme.
Un gars de l’accueil. Je ne sais pas son nom. J’ai encore son visage en tête précisément. Je me souviens de ce qu’il a fait.
Je suis tombée. J’ai perdu connaissance. Et il a crié.
Quand on m’a relevée pour me mettre sur le lit, il a montré la chaise. Pleine de sang. Et dans ce geste, dans ce regard qu’il a eu — j’ai senti quelque chose que je n’avais pas senti depuis que j’étais arrivée là.
De la compassion.
Pas un soignant. Pas quelqu’un formé pour ça. Un homme à l’accueil qui a dit, sans mots, vous voyez — elle avait raison.Qui m’a défendue quand je n’en avais plus la force. Qui m’a vue.
Je ne l’oublierai jamais.
Si tu lis cet article et que tu te reconnais quelque part — dans la honte, dans le silence, dans cette façon de te faire toute petite quand tu aurais besoin de prendre toute la place — je veux que tu saches une chose.
Ta douleur est réelle même quand personne ne la voit. Tu n’as pas à la mériter. Tu n’as pas à marcher jusqu’à l’ambulance quand tu ne sens plus tes jambes. Tu n’as pas à traverser seule les couloirs d’un hôpital en te vidant de ton sang pour prouver que tu souffres vraiment.
Et si un jour tu te retrouves là-haut, au plafond, à regarder ta propre vie se passer sans toi — j’espère qu’il y aura quelqu’un en bas pour montrer la chaise.
Pour dire : vous voyez. Elle avait raison.
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