De 15 à 36 ans : comment j’ai vécu avec une date d’expiration dans la tête
Un article que j’ai écrit juste avant mes 36 ans. Que je n’ai jamais publié parce qu’il était « trop ». Aujourd’hui je le publie — parce que peut-être que toi aussi, tu portes une date dans ta tête.
Ma mère est morte un 15 juillet. Elle avait 36 ans.
Elle ne se sentait pas bien depuis le départ en voiture. On venait d’arriver en vacances en Espagne. Elle est partie consulter un médecin.
Elle n’est jamais revenue.
J’avais 15 ans. Et du jour au lendemain, en quelques heures, j’ai appris ce que voulait dire « plus jamais ».
La date
Très vite après sa mort, quelque chose s’est installé dans ma tête. Silencieusement. Sans que je m’en rende vraiment compte.
J’allais partir au même âge qu’elle.
36 ans. Pas un jour de plus.
C’est pas une pensée que j’ai eue une fois et que j’ai balayée. C’est une certitude qui s’est construite au fil des années. Lentement. Solidement. Comme une vérité que personne ne m’avait dite mais que je savais.
Grandir avec ça dans la tête, ça change tout.
Pourquoi prévoir à long terme quand t’as une date limite ?
La vie continue… avec ce poids
Ta vie continue. Entre rires et larmes. Entre pensées et culpabilités. Tu prends des médocs un moment parce que tu sombres. Tu deviens maman et ça te sauve, ce moment-là.
Tu retournes à ta vie. Toujours avec cette boule dans la gorge mais ce sourire aux lèvres. Le sujet est devenu tabou, alors toi aussi tu te tais. Tu gardes tes questions, ta colère, ta tristesse, tes souvenirs.
Tu souris. Tu avances. Même si ta vie ne se passe pas bien et que personne ne voit rien. Même si cet homme te fait souffrir depuis les premiers jours.
Des moments sombres reviennent. Mais tu reviens toujours à ce sourire qui cache tout.
Et puis tes 36 ans approchent
Et c’est l’angoisse. La descente aux enfers.
Tous tes démons te remontent en pleine gueule en même temps que cette terreur … partir comme elle, suivre son chemin, avoir cet âge sur lequel tu es restée bloquée depuis 20 ans.
Au début tu contrôles. Tu gères cet iceberg qui t’arrive en pleine poire. Mais très vite, ce n’est plus possible. Ça fait remonter trop de choses. Trop de mauvais souvenirs. Et en plus de ça (parce que bien sûr, pendant toute cette tourmente, la vie continue de t’envoyer des coups) tu traverses en même temps d’autres traumatismes que tu dois gérer dans cet état-là.
Tu commences à faire des crises d’angoisse. La nuit d’abord, quand tout le monde dort. Puis de plus en plus. De plus en plus fortes. C’est trop à gérer en même temps.
Tu ne dors plus. Cauchemars, peur de t’endormir, peur de ne pas te réveiller.
Tu ne contrôles plus rien. Ton cerveau est en ébullition. T’as l’impression que ta tête va exploser.
Ce que personne ne voit
Ton corps cherche par tous les moyens à sortir de là. Pendant les crises, ou juste après, tu te fais du mal. Vraiment du mal. Du mal qui laisse des traces.
Tu sais que c’est pas bien. Mais à ce moment-là, ça soulage. Ça t’appelle. Ça se fait tout seul. Et tu continues.
Et puis c’est trop.
Les médicaments sont là, sur ta table de nuit. Ils t’appellent eux aussi. Les idées noires arrivent, et très vite tu as du mal à aller contre.
Un jour tu les prépares. Puis tu balances tout en larmes.
Mais ça continue. Et tu les prépares une deuxième fois.
Par chance, vraiment par chance, tu reçois les paroles qu’il faut, au moment où il faut. Et tu t’arrêtes. Tu balances tout une seconde fois.
La prise en charge
Quelqu’un ne croit plus en ton sourire. Et t’emmène aux urgences.
Tes journées s’organisent entre psy, psychiatre, médecins, traitements. Des médicaments pour tenir. Des médicaments pour dormir… parce que ça fait des semaines, des mois, que tu ne dors plus.
Tu te sens nulle. Si nulle. Tu n’arrives même pas à parler de ce que tu ressens. La carapace formée au fil de toutes ces années est trop grosse. Tu arrives à peine à expliquer des faits. Jamais ce que tu vis vraiment à l’intérieur.
Et tu continues de t’enfoncer. En pensant que jamais tu t’en sortiras. Que ça ne s’arrêtera jamais. Que tu souffres trop et depuis trop longtemps. Et qu’en plus cette vie de merde, tu n’en veux plus.
Et puis, après de grosses décisions, après une rencontre, après une hospitalisation, une opération en urgence inattendue… quelque chose change. Tu ne veux plus partir. Tu veux vivre. Parce que t’as hâte de voir ce que la vie te réserve encore.
Ce n’est pas simple de remonter de si bas. Mais tu essaies. Un jour à la fois.
37 ans
Les séances d’EMDR ont beaucoup joué. Elles étaient difficiles, vraiment difficiles. Mais elles ont fait un travail que rien d’autre n’avait réussi à faire.
Et puis un matin; sans que je sache exactement quand c’est arrivé, mes 36 ans étaient derrière moi.
À 37 ans, j’ai soufflé.
Pas de manière spectaculaire. Pas de révélation soudaine. Juste… un souffle. Un espace dans la poitrine que je n’avais pas eu depuis 20 ans.
La date avait expiré. Et moi j’étais encore là.
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Je publie cet article aujourd’hui, des années après l’avoir écrit, parce que je voulais pas que ces mots restent dans un tiroir.
Loin de moi l’idée de me faire plaindre ou que tu aies pitié.
Mais parce que si tu te retrouves dans ce désespoir, dans cette tourmente, si toi aussi tu portes une date dans ta tête, une certitude silencieuse que t’as installée sans même t’en rendre compte… je veux que tu saches que t’es pas seule.
Que ça peut se traverser. Pas facilement…. Mais ça se traverse.
Et que parfois, il suffit que quelqu’un ne croie plus à ton sourire.
Laurie
