Violence obstétricale après une IVG : mon témoignage
Le 9 mars 2021, j’ai failli mourir. Et personne ne m’a crue.
Ce que j’ai vécu a un nom. On appelle ça la violence obstétricale. Et elle ne concerne pas seulement l’accouchement.
Il y a des choses qu’on ne dit pas.
Parce qu’on a tellement eu honte de les vivre qu’on finit par avoir honte de les raconter aussi.
Pendant cinq ans, j’ai porté cette histoire. Dans le corps d’abord — parce que le corps, lui, n’oublie pas. Dans la tête ensuite, par petits fragments qui remontent sans prévenir. Une odeur d’hôpital. Un couloir trop long. Le silence d’une salle d’attente vide. Des flashs.
Aujourd’hui j’ai décidé de tout écrire. Parce que je sais — je sais maintenant — que je ne suis pas la seule à avoir vécu quelque chose comme ça. Et que trop de femmes portent seules ce qu’elles auraient mérité de porter accompagnées.
Alors voilà. L’histoire complète. Avec l’avant, le pendant, et l’après.
L’avant. Ce que personne ne savait.
En janvier 2021, ma vie était déjà en train de s’effondrer — ou plutôt, j’étais en train de la faire s’effondrer volontairement, parce que continuer comme avant aurait fini par me tuer autrement.
Vingt ans. J’avais passé vingt ans dans une relation qui m’avait vidée de l’intérieur. Vingt ans de violence psychologique, économique, physique. Sept enfants, entre 16 ans et 2 an. Et une femme — moi — qui attendait le bon moment pour partir. Qui se disait qu’il fallait une raison suffisamment grave pour que personne ne puisse dire « elle est juste partie comme ça. »
Le bon moment est arrivé un soir. Une menace de trop. J’ai appelé mon père. Il est venu me chercher.
Ce soir-là, j’avais autre chose sur le cœur.
Quelques semaines plus tôt, j’avais découvert que j’étais enceinte. Sous pilule. Au pire moment possible. J’avais pleuré longtemps avant de prendre ma décision — une décision qui allait à l’encontre de tout ce que je suis, de tout ce que j’aime. J’adore être enceinte. J’adore les bébés. Donner la vie, pour moi, c’est quelque chose de sacré.
Mais là, rester n’était plus possible. Et repartir avec un nouveau-né en plus des autres — financièrement, moralement, physiquement — c’était impossible aussi. Et puis cette grossesse… dans les circonstances où elle avait été conçue… non.
J’ai pris rendez-vous au planning familial. Seule. Sans en parler à personne — pas même à celle qui est aujourd’hui ma femme et qui était pourtant déjà là, près de moi. Trop honte. Trop peur qu’on me fasse changer d’avis. Trop besoin que cette décision soit uniquement la mienne.
Les rendez-vous ont été difficiles. On a tenté à plusieurs reprises de me faire changer d’avis. On m’a fait écouter le cœur du bébé. On m’a donné une date d’accouchement possible. On m’a laissée vivre avec ça pendant le délai de réflexion obligatoire — des jours qui ont été une torture silencieuse.
J’ai finalement reçu les médicaments avec les instructions. Des pilules à prendre à heure fixe pour arrêter le cœur. Merci pour les détails, c’était nécessaire apparemment.
Le soir où j’ai avalé les premières pilules, c’est le soir où j’ai quitté la maison.
Le lendemain, j’étais au commissariat pour porter plainte. Tremblante, en larmes, encore sous le choc de la veille — et les phrases reçues là-bas… je les garde pour moi. Mais je comprends tellement maintenant pourquoi les femmes ne vont pas porter plainte. Ce qu’on leur fait subir dans ces endroits censés les protéger est révoltant.
Celle qui est aujourd’hui ma femme m’attendait à la sortie. Elle m’a ramassée. Elle ne savait pas pour l’IVG. Personne ne savait.
Quelques jours plus tard, le deuxième rendez-vous. Les médicaments pris sur place. Les douleurs qui ont commencé presque immédiatement — violentes, intenses, comme rien de ce que j’avais connu. J’ai à peine eu le temps de rentrer que je m’enfermais dans la salle de bain. Les enfants étaient là. Je n’ai rien dit. J’ai passé la soirée assise sur un seau, pliée en deux, à perdre des morceaux de quelque chose que je n’arrive toujours pas à nommer autrement.
La nuit a été longue. Les saignements ont continué fort pendant plusieurs jours, puis comme des règles pendant des semaines.
Le rendez-vous de contrôle a été rapide. Une écho. Tout est ok. Je suis repartie avec ça.
Tout est ok.
Quelques jours plus tard, je m’effondre dans les bras de ma meuf en lui disant que je suis un monstre… et je lui explique pour l’IVG. Elle me soutien de ouf. Ca fait tellement de bien de pouvoir tout lâcher.
Le 9 mars. Ce que mon corps savait avant ma tête.
Ce matin-là, je suis au travail. Ça fait plusieurs semaines que l’IVG est derrière moi — officiellement. Ça fait quelques semaines aussi que j’ai quitté la maison, que je vis la séparation, que je partage mes enfants une semaine sur deux pour la première fois de ma vie.
Je suis debout mais je tiens à peine.
Je suis assise dans la salle des profs pendant ma pause de midi. Et là, ça commence. Du sang. Beaucoup trop. Qui ne s’arrête pas. Je sens que je suis assise dans une mare de sang. Je n’ose pas me lever… c’est qu’il y a du monde tout autour de la table. J’attends la fin de la pause et que tout le monde soit sorti pour me lever…. il y a littéralement une flaque de sang sur ma chaise et ça continues de couler à travers mon pantalon… Par chance, je bossais dans la même école que ma meuf. Je lui envoie un message et elle me rejoint. Je nettoie, je m’enroule dans un sac poubelle et on quitte l’école.
En voiture, j’appelle les urgences. La voix au bout du fil est froide. Expéditive. Vous avez avorté. Les saignements après une IVG, c’est normal. Vous n’avez pas à vous plaindre. Je raccroche en me sentant minuscule. Comme si ce qui m’arrivait était ma faute. Comme si saigner était le prix à payer.
On arrive à son appart et je file sous la douche. J’espère que ça s’arrête… mais ça ne passe pas. Ca coule encore et encore avec de très gros morceaux par moment. Je commence à me sentir très faible et à paniquer un petit peu. Je tente de sortir et m’habiller mais je dois quasi direct y retourner. Ca ne fait que quelques jours que je suis avec ma meuf, je ne suis pas encore tout à fait à l’aise chez elle… toujours ma peur de déranger et là j’en fous partout. J’essaie de nettoyer comme je peux, je pleure… j’arrive enfin à sortir, je mets des serviettes hygiéniques, un pantalon foncé et on décide d’aller consulter.
Je voudrais attendre. Je me dis que c’est normal, que ça va passer. Mais en même temps je me rends bien compte que ça ne passe pas. J’ai peur.
J’appelle le planning familial. Ils me demandent de passer.
Dans les toilettes du planning, je comprends que c’est grave. Ça coule de partout. J’essaie de nettoyer autour de moi — la honte de salir, de déborder, d’exister trop fort dans un espace qui n’est pas le mien. J’ai du mal à remonter mon pantalon. Je tremble.
Je finis par sortir. La sage-femme qui m’ausculte est visiblement choquée. Elle appelle une collègue. Elles appellent une ambulance.
L’ambulance arrive. Un des ambulanciers a décidé, avant même de m’examiner, que je dramatisais. En arrivant à l’accueil des urgences, il annonce que je viens pour une « soi-disant hémorragie. »
Je suis en 2021. En Belgique. Et un professionnel de santé vient de nier devant témoins ce que mon corps vit depuis des heures.
Ce type de déni face à la douleur d’une femme qui a avorté, c’est une forme de violence médicale que trop de femmes connaissent.
Les couloirs vides. La solitude comme seule compagnie.
Nous sommes en pleine période Covid. Personne ne peut m’accompagner nulle part. Pas ma femme. Pas mon père. Personne.
Je vis tout ça seule.
En salle d’attente des urgences, je reste debout des heures. Je n’ose pas m’asseoir — mon pantalon est sombre, ça ne se voit pas, mais moi je sais. Je tremble. J’ai la tête qui commence à tourner. Je tiens les murs.
On me fait une prise de sang. J’ose demander timidement si on peut me donner quelque chose pour me changer. On me dit non. Puis on m’envoie seule, à pied, traverser l’hôpital pour rejoindre le service de gynécologie au fond d’un autre bâtiment. Les couloirs sont interminables. Vides. Personne à qui demander mon chemin. Je marche en sentant les larmes monter, le ventre qui tire, les oreilles qui bourdonnent.
Je finis par trouver le service. Une étudiante me fait l’échographie. Elle aussi a ses petites phrases toutes prêtes. C’est normal hein, vous avez avorté. Vous vous attendiez à quoi ?
À être soignée. Je m’attendais à être soignée.
Elle me dit que je peux rentrer chez moi. Que tout est normal.
Je sors dans le couloir. Mi-soulagée, mi-paniquée — parce que mon corps, lui, n’est pas soulagé du tout. Quelque chose ne va pas et je le sais. Mais qui suis-je pour insister face à une professionnelle de santé ?
Je marche vers les ascenseurs.
Une femme me court après dans le couloir.
C’est la cheffe de service. Elle a vu les images de l’écho. Elle me dit que je ne peux pas rentrer. Que je dois être opérée en urgence. Elle me tend des papiers et me dit de retourner à l’accueil des urgences pour m’enregistrer.
Toujours seule. Toujours à pied. Toujours les couloirs.
Sauf que là, il faut ressortir du bâtiment et faire le tour par l’extérieur. Je suis de plus en plus mal. Les oreilles bourdonnent fort maintenant. La tête tourne vraiment. Je marche quand même.
J’arrive au guichet. Je pose le papier sur le comptoir.
Et je m’effondre.
Je perds connaissance quelques secondes. Je reviens à moi en entendant qu’on crie mon nom.
Là, on me prend au sérieux.
La transfusion. Ma maman. Et ce que j’ai compris.
On m’installe sur un lit, tête en bas, perfusion dans le bras. On me monte en chambre. J’essaie de me lever pour aller aux toilettes et je m’effondre une deuxième fois.
Un médecin vient m’expliquer. Les restes de la grossesse ne sont jamais partis — malgré le contrôle qui m’avait dit que tout allait bien. Ça s’est accroché. Ça a percé. C’est pour ça que je saigne depuis des semaines sans que personne ne le sache vraiment.
Je serai opérée le lendemain matin, première heure, sous anesthésie générale.
Je passe la nuit seule. Personne ne peut venir. Covid.
Le lendemain matin, on me conduit en salle d’opération. Mais on me laisse en salle de réveil sans m’expliquer pourquoi. Je comprends que quelque chose n’est pas normal. Ça chuchote autour de moi. Ça s’agite.
Finalement, une infirmière m’explique : le laboratoire a appelé juste avant l’opération. Interdiction de m’endormir. Mon taux de globules rouges est tellement bas que je suis en urgence vitale. Il faut d’abord me transfuser.
Je suis A négatif. Trouver du sang compatible prend du temps. Beaucoup de tests. L’attente est longue.
On me passe trois poches. Puis on m’endort. Puis une quatrième poche au réveil.
Pendant l’anesthésie, j’ai vu ma maman.
Elle était là, lumineuse, apaisée. Elle me souriait et me poussait doucement vers ma meuf. Comme si elle validait mes choix, comme si elle était soulagée que je sois enfin « partie » de cet enfer que je vivais. Comme si elle me disait « tu as bien fait ! Continue, va refaire ta vie et être heureuse, être aimée surtout »
Et puis je suis revenue.
Ma maman est morte quand j’avais 15 ans. Ce jour-là, pendant quelques secondes ou quelques minutes — je ne sais pas — elle était là.
Quand je suis remontée en chambre le soir, on m’a expliqué que c’était très grave. Que les restes avaient causé des lésions. Que l’opération avait été difficile. Qu’ils auraient dû voir ça aux contrôles post-IVG — ceux où on m’avait dit que tout allait bien.
Que j’avais failli ne pas rentrer chez moi.
Je me suis effondrée.
Toujours seule dans cette chambre. Toujours Covid dehors.
Mais cette fois, quelque chose avait changé en moi.
2 jours plus tard, je suis rentrée à la maison, j’ai retrouvé mes enfants. Il a fallu reprendre « la vie comme ci de rien n’était et s’occuper d’eux… seule » malgré la fatigue et les douleurs post-op et puis les laisser pour une semaine. Une semaine loin d’eux et retrouver ma chérie auprès de qui j’ai pu tout relâcher et trouver du réconfort.
Ce que cette journée m’a appris — et ce que je veux te dire.
J’ai mis des années à comprendre ce que le 9 mars 2021 m’avait vraiment appris:
Que mon corps est solide — Je lui dois une reconnaissance immense pour avoir tenu jusque-là.
Que le système médical peut être brutal avec les femmes qui avortent — Cette réalité me révolte encore aujourd’hui.
Ce que j’ai compris, c’est que je voulais vivre. Vraiment vivre. Pas survivre, pas endurer, pas tenir. Vivre.
Et quelques années plus tard, me voilà en formation de doula. À apprendre à accompagner les femmes dans les moments où leur corps traverse quelque chose d’immense — une naissance, une perte, une décision difficile, un deuil. À être là où personne n’était pour moi ce jour-là.
Ce n’est pas un hasard.
Alors maintenant je m’adresse à toi, si tu lis ces lignes.
Si tu as vécu une IVG et qu’on t’a fait sentir que tu n’avais pas le droit d’avoir mal — physiquement ou émotionnellement — sache que tu avais ce droit. Entièrement. Sans conditions.
Si tu as saigné et qu’on t’a dit que c’était normal sans vraiment t’écouter, sache que ton corps méritait d’être pris au sérieux. Il méritait qu’on s’arrête. Qu’on regarde. Qu’on t’entende.
Si tu as tout traversé seule parce que les circonstances ne t’ont pas laissé le choix — ou parce que la honte t’a isolée avant même que la solitude arrive — sache que tu n’aurais pas dû l’être. Et que cette solitude-là n’était pas de ta faute.
Si tu portes une décision difficile en ce moment, dans ton ventre ou dans ta tête, sache que tu as le droit de ne pas tout expliquer. De ne pas tout justifier. De choisir pour toi.
Et si tu traverses quelque chose autour de ton corps, d’une grossesse, d’une perte, d’un accouchement, d’un deuil périnatal — et que tu as besoin d’une présence qui ne juge pas, qui écoute vraiment, qui reste — je suis là.
C’est pour ça que je me forme.
C’est pour ça que j’écris.
C’est pour ça que je suis encore là.
Laurie
NumsFamily — famille, renaissance, vraie vie
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